Se tenir informé des dernières tendances, veiller à saisir le monde en quelques secondes à peine, comprendre ce qui fracture l’opinion publique : chaque jour, des millions d’utilisateurs se ruent sur leur application favorite et parcourent l’actualité mondiale. Du contenu "informatif" que les grandes fortunes fuient à tout prix (ou plutôt à n’importe quel prix).
Et alors que cette masse s’abreuve d’informations gratuites, les hauts patrimoines se contentent de données brutes et rares, achetées au prix fort. Pour comprendre cette rupture sociale, il faut s’intéresser au concept de l’"économie de l’attention", que le prix Nobel d'économie Herbert Simon décrit comme une profusion d’informations qui génère inévitablement une pauvreté de l’attention. Or aujourd’hui, une telle vague de contenus consommables sans contrepartie s’avère extrêmement toxique.
Le dernier rapport annuel du Reuters Institute de l'Université d'Oxford met en évidence un renforcement continu de la dépendance du grand public envers les plateformes sociales telles que Facebook, YouTube et TikTok, qui proposent des contenus entièrement gratuits. C’est précisément là que le bât blesse : la gratuité n’est qu’illusion, en réalité les algorithmes basent leur rémunération sur le temps passé sur l’écran, non sur la pertinence ni sur la vérité. Pour vous attirer et surtout vous retenir, ils valorisent le titre racoleur, le scandale, le commentaire incisif… : autant de leviers psychologiques qui, comme l’indique le média L’internaute, entraînent des réactions émotionnelles plus intenses.
Dans son ouvrage "Stop Reading the News", une référence dans le domaine, le chercheur Rolf Dobelli met en lumière une "véritable dépendance", établissant un parallèle avec l’effet du sucre sur le cerveau. Cette info facile et accessible se digère sans complication ; elle est joliment emballée et sent bon la gourmandise. Malheureusement, son impact sur l’esprit, à long terme, s’avère néfaste : consommer ces flux de contenus se résume à accumuler du "bruit". Le cerveau est envahi de commentaires toxiques d’utilisateurs qui légendent l’actualité sans jamais vraiment en comprendre le fonctionnement, ni en saisir les enjeux. C’est donc une illusion de croire que l’on "connaît" le monde et un mécanisme délétère qui, en plus d’induire de l’anxiété, génère une posture passive.
Les grands décideurs de ce monde suivent, quant à eux, un régime informationnel strict, basé sur un principe du prix Nobel Joseph Stiglitz : l'asymétrie de l'information. Si une donnée est gratuite et accessible au plus grand nombre sur les réseaux sociaux, sa valeur stratégique et économique devient nulle. Pour pouvoir générer de la richesse mais aussi anticiper les mouvements des marchés, il est nécessaire de se mettre en quête de tout ce que la masse ne peut déjà voir.
Les études révèlent ainsi que les grandes fortunes ne s’abreuvent pas d’opinions mais investissent dans la donnée brute. Alors que le consommateur d’opinions se concentre sur des flux d’informations gratuits, les élites n’hésitent pas à mettre le prix, à dépenser pour des abonnements exclusifs, des rapports institutionnels ou encore des terminaux professionnels, pour accéder à du contenu autrement verrouillé. Leur positionnement est clair : se défaire des filtres émotionnels, analyser les faits et identifier les mécanismes pour construire leur propre arbitrage.
Le grand public subit quand l’investisseur anticipe et agit. Cette proactivité permet à ce dernier d’éviter toute distraction inutile et de ne consommer que l’essentiel. Politiques fiscales, taux d’intérêt, brevets technologiques…, l’observation est le maître-mot. Le recul stratégique des acheteurs leur permet d’identifier clairement les meilleures opportunités, bien avant qu’elles ne remplissent l’horizon du grand public. La règle est donc simple : en matière d’information, l’investissement se fait dans ce qui éclaire l’avenir et non dans le bruit médiatique.
