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Le diable s’habille toujours en Prada, mais pour les journalistes le vrai luxe, c’est le CDI

  • 11 juin 2026 15:09

La suite du "Diable s’habille en Prada" n’est pas un simple film de mode, mais la métaphore (glamour mais brutale) de la crise du journalisme et du travail créatif contemporain, sur fond de précarité.

Quand, en 2006, Andy, interprétée par la talentueuse Anne Hathaway, jetait son portable dans la fontaine de la place de la Concorde en guise de délivrance, elle disait stop à un système qui broyait la dignité humaine. Elle voulait se débarrasser du costume (et surtout des escarpins inconfortables) d’assistante de l’impitoyable Miranda Priestly et poursuivre son rêve : devenir journaliste. 

Et vingt ans plus tard, dans "Le diable s’habille encore en Prada", on découvre qu’elle y est parvenue. Dommage, pourtant, que les temps aient changé. En plein milieu d’une soirée de gala, alors qu’elle s’apprête à recevoir un prestigieux prix de journalisme, Andy et ses collègues de la rédaction sont licenciés sur-le-champ. Aucune convocation de la direction, aucun préavis : le coup de massue tombe comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, par simple SMS.

"Mouais, une scène de cinéma classique", pourrait penser certains. Mais c’est une grave erreur. Cette scène est d’une brutalité très réaliste. Rien que l’année dernière, les témoignages de ce genre se sont multipliés, et les protagonistes n’étaient pas des personnages de fiction, mais des professionnels bien réels, des diplômés du secteur, des confrères... Pour beaucoup, l’expérience est similaire : un média qui ferme du jour au lendemain après 11 ans d’existence, un poste “sacrifié” à la suite d’une réduction des effectifs, ou encore la résignation à occuper le statut de freelance pour pouvoir continuer à écrire.

Dans les coulisses d’un système qui s’effondre (en silence)

Le cœur du récit de cette suite du "Diable s’habille en Prada" n’est plus le lancement d’une collection de haute couture ni le choix d’une couverture iconique pour le magazine Runaway. Ce à quoi on assiste, c’est à la décomposition d’un empire. Même l’iconique Miranda Priestly, divinité de la presse papier, se retrouve réduite au rang de simple « coût fixe » dans un tableau Excel géré par des technocrates incapables de distinguer le bleu céruléen du turquoise. Voir Miranda contrainte de négocier avec des gens qui ignorent tout du bon goût et de l’histoire de la mode, et qui n’ont aucune idée de ce que signifie viser l’excellence, est la métaphore parfaite de la crise d’identité du journalisme contemporain.

Dans un monde où le clic est roi et où l’objectif est de faire ouvrir des pages à tout prix, quitte à proposer un texte vide, l’information se transforme en simple produit de vente. Et les rédactions délaissent l’investigation pour devenir des usines de contenus standardisés, vidés de leur sens. En somme, le modèle de la fast-fashion appliqué à l’info.

"Le diable s’habille encore en Prada" plonge le spectateur au cœur des dynamiques qui étouffent l’édition : des titres historiques vendus (bradés) au plus offrant, démantelés puis regroupés dans de grands groupes sans visage, où la qualité, le professionnalisme et la liberté de la presse sont systématiquement sacrifiés sur l’autel du profit. 

La précarité comme nouveau standard de vie

Si "Le diable s’habille encore en Prada" a déçu les attentes de certains fans (et il n’était pas évident de satisfaire les espoirs après le premier film, devenu culte), il n’en demeure pas moins une œuvre nécessaire. Le long-métrage nous offre, en effet, un aperçu de la précarité devenue la nouvelle norme. Le public n’assiste plus à une compétition féroce entre assistantes pour s’envoler à la Fashion Week de Paris, mais à la lutte désespérée pour ne pas être écarté. La violence du marché actuel n’a plus (ou pas toujours) le visage d’un supérieur intraitable, comme Miranda. Sa cruauté est devenue inhumaine et impersonnelle : elle se traduit par des licenciements soudains, des suppressions de postes annoncés au détour d’une visioconférence sur Zoom et par la révocation instantanée des accès aux mails de l’entreprise.

"Un million de filles tueraient pour ce poste", lançait Emily en 2006. Aujourd’hui, ces mêmes filles prient pour que leur entreprise ne fasse pas faillite d’ici la fin du mois et sont dévorées par l’angoisse de ne plus pouvoir payer leur loyer. Cette phrase, devenue le mantra du premier film, résume le drame d’une génération de journalistes et de créatifs qui vit la valise toujours prête, non pas pour aller couvrir un shooting à Paris, mais pour partir à la recherche d’un nouveau travail en cas de licenciement. Au final, les grands directeurs et PDG continuent de s’habiller en Prada, mais les maillons plus modestes (qui font tourner les entreprises) risquent, eux, de finir sur la paille, dépouillés de leurs droits et de leur dignité.

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